PARCE QUE LE VERBE PEUT MODIFIER UN ETRE

Cahiers de la Marge Maurice G. Dantec

2 mars 2026
Cahiers de la Marge Maurice G. Dantec

Cahiers de la Marge Maurice G. Dantec

Nouvelle Marge récidive ! Après son premier Cahier, dédié à l’œuvre d’André Suarès, celui-ci, le deuxième, est consacré à l’écrivain Maurice G. Dantec. Afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite à l’occasion des dix ans de sa mort, nous déposons en ces pages nos modestes tributs, encore brûlants d’avoir été peut-être un peu plus que ses lecteurs fidèles.

D’aucuns l’ont sans doute déjà oublié, cet écrivain aux lunettes noires, d’autres encore ne savent même pas qu’un tel auteur a pu exister. La postérité est peut-être bien définitivement un concept du passé. Pourtant, avec les Cahiers de la marge, nous prétendons fournir une mémoire longue à l’usage des hommes de l’avenir.

ISBN : 978-2-491657-11-6
EAN : 9782491657116

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Peut-on survivre à la lecture de Dantec ? Il faut croire que cela est possible puisque nous sommes réunis ici, aujourd’hui, dans ce Cahier consacré au maître. Nous ne sommes pas des amis, notre unique point commun est Dantec. Nous ne sommes pas un club de fans, nous sommes réunis par l’unique nécessité de rendre grâce pour l’écrivain de notre génération. Non pas en faisant œuvre académique, mais en écrivant tout simplement : nos hommages, nos tribunes, nos récits, nos entretiens, nos souvenirs, nos analyses, nos recensions, nos poèmes, nos clins d’œil, nos outrances, nos délires… Notre nostalgie.

Nous qui écrivons ici sommes légitimes car nous sommes ceux qui l’avons lu et donc connu. Ceux qui écrivent ici sont ceux qui l’ont aimé. Ceux qui écrivent ici sont ceux qui ont été modifiés par lui.

Au programme de ce Cahier de la marge :

  • Un premier hommage est rédigé par l’écrivain engendré par Dantec : Marc Obregon !
  • Un entretien avec Dantec lui-même nous est offert par le meilleur critique littéraire français : Juan Asensio !
  • Un témoignage est offert par ce membre de la première heure de la société des lecteurs de MgD : Joan Roméo !
  • Nous avons commandé une analyse au philosophe Marc Alpozzo.
  • Et il nous fallait que l’hommage prenne racine en littérature et poésie, ce que fit Raphaël Denys.
  • Sylvain Gauthier nous a peaufiné une nouvelle vertigineuse « à la façon » de Dantec.
  • Sylvain Gauthier a prolongé l’hommage par la case musicale, en allant à la rencontre de Richard Pinhass.
  • Pierre Joncquez s’est levé en polémiste pour nous offrir sa tribune.
  • Romaric Sangars nous a offert dans un scintillement ironique la lecture apocalyptique de nos temps.
  • Maximilien Friche a raconté ses souvenirs de lecteur-correcteur de Dantec
  • Luc-Olivier d’Algange a foré aux origines de la littérature d’évasion.
  • Le musicien David Atria clôt ce cahier en en poésie.
 Collectif

Sous la direction de Maximilien Friche et Sylvain Gauthier avec Luc-Olivier d’Algange, Marc Alpozzo, Juan Asensio, David Atria, Raphaël Denys, Pierre Joncquez, Marc Obregon, Joan Romeo, Romaric Sangars, Sylvain Gauthier et Maximilien Friche

Extrait 1

MgD dans la Zone, Entretien inédit avec Maurice G. Dantec (Juan Asensio)

JA : Quelle est donc la nature de cette mystérieuse Boîte Noire ? Est-elle seulement le territoire magnifique de l’Amérique du Nord ? Est-elle l’écriture, ou plutôt le lieu où la personne tout entière de l’écrivain et le Verbe se fécondent ? Est-elle la métaphore seule capable de cerner la nature véritable de tout livre, à savoir une espèce de monolithe noir qui pourrait nous offrir un passage vers… Vers quoi justement, cher Maurice ?

MGD : D’abord, la « boîte noire » est en effet tout ce que vous dites, elle est un dispositif de décodage et d’enregistrement des catastrophes « générales », pour ne pas dire « cosmopolitiques ». Ce peut être des avions fracassés dans des tours, ce peut être la beauté infinie d’un ciel boréal.

En tant que « monolithe » – comme vous le soulignez –, elle est bien ce lieu de l’écriture où la personne de l’écrivain et le Verbe se fécondent. Mais aussi là où ils se détruisent mutuellement, dans l’impact de la collision.

C’est donc à la fois une carte et un territoire.

Cela n’appartient donc pas vraiment au monde de la « nature », mais échappe aussi aux catégories du simple artifice. C’est un stratagème.

Une machine, donc.

Une machine de guerre contre les nihilismes de latrines.

Une machine à observer l’humain-trop-humain.

Une machine de transfert vers l’invisible.

Extrait 2

LE GRAND BRÛLÉ (Romaric Sangars)

Désormais que nous sommes entrés de plain-pied dans la nouvelle configuration du siècle, force est de constater la justesse des intuitions, la pénétration des vues, l’amplitude des perspectives dont aura fait preuve Maurice Dantec à sa lisière, et au point, même, que l’on peut affirmer que le siècle qui a commencé en septembre 2001 aura été deviné entre 1999 et mars 2001 par un écrivain français exilé à Montréal, au long de nuits exaspérées par la caféine que dilataient encore les volutes cannabiques, qu’envoûtaient aussi des scansions New Wave et Trip Hop, et qu’infusait surtout l’Esprit Saint jusqu’au point d’ignition de la foi, pour les aspects internes, et pour les externes : jusqu’au balayage des panoramas futurs.

Les dernières années de la décennie 90 avaient pris une tonalité « fin de siècle », comme on l’entendait nettement dans les créations musicales d’alors, une atmosphère sonore qui imprègne Le Théâtre des opérations et participe de sa saveur propre. En effet, Dantec défendait une esthétique de la saturation et, tout exilé, nocturne et solitaire qu’il fût, il n’écrivait pas depuis une retraite silencieuse mais au sein d’un loft montréalais semblable à un laboratoire où tout pouvait converger en vue de produire des réactions illuminatrices : la science dure, des philosophies contraires, des proférations réactionnaires ou révolutionnaires, les bruits du monde extérieur, les disques mythiques d’hier comme la bande-son de l’époque. Plutôt que l’ascèse du dénuement, l’écrivain cherchait une transe, laquelle était encore fomentée par son rythme d’écriture : de très longues plages qu’il nommait « journuits », où les distinctions quotidiennes s’abolissaient, et avec elles, les repères communs de la raison. Les disques de l’époque qui résonnaient dans ses pages étaient acclimatés à ce régime. Toute la vague trip-hop et down tempo, caractéristique de la seconde partie des années 90, développait une esthétique à la fois hybride, envoûtante et crépusculaire, laquelle donne d’ailleurs à penser que les queues de siècle se ressemblent, tant ces qualités pourraient être également attribuées à la grande musique française des années 1890 : celle d’Erik Satie, de Claude Debussy, de Gabriel Fauré, toute aussi sombre, moirée, hypnotique, que celle développée à leur manière par Massive Attack et Portishead, dans l’ambiance sonore desquels, entre autres, Dantec envisageait le siècle à venir. La décennie 90 s’achevait dans un lent vertige noir, neurasthénique, composite, une forme de nausée suave, de brume comateuse chargée d’électricité – et c’est dans un tel environnement que l’auteur insomniaque attendait que de nouveaux flashs le traversent.

Extrait 3

Maurice, les sœurs de l'Espérance et moi (Maximilien Friche)

« Maximilien, je ne vais pas vous envoyer une armée de Serbes, mais le cœur y est. » 31 décembre 2011, 17h, Maurice au téléphone. Je déteste le téléphone. J’aurais pu lui répondre, s’il ne l’avait déjà écrite, par sa propre phrase : « Vous êtes le seul soldat professionnel que je connaisse, ou dont j’ai entendu parler, qui fasse de la littérature une arme de combat opérationnelle », mais je n’étais pas Toorop, j’étais juste le dernier lecteur en date, commis d’office et dont l’indigence ne suffit pas à refuser l’honneur de côtoyer l’écrivain qui l’avait modifié. J’aurais dû, mais j’avais l’esprit aux cotillons à venir et autres langues de belle-mère, alors je lui répondis avec ma voix de douairière à la Maria Pacôme : « Cher Maurice, je suis ravi de vous entendre. » Si le propos de Maurice manifestait un agacement paternel à mon encontre, c’est que j’avais commis une note de lecture deux jours plus tôt sur Satellite Sisters et j’avais employé le mot « illisible ». Cash. À l’écrivain que j’admirais, à l’écrivain qui m’avait modifié, à l’écrivain-bibliothèque qui m’avait transmis l’arme du Verbe, à celui qui avait livré son space opera comme un chant du cygne, j’avais osé dire « illisible ». Cash. J’avais plongé tête la première, j’avais tout misé. Pile ou face. Rien à perdre.

Si Maurice me livra cette phrase virile comme on tape sur la joue du jeune homme impertinent, c’est que nous étions, le deuxième lecteur commis d’office et moi-même, une sorte de dernier espoir... « Comme vous le savez sans doute, vous m’avez été présentés comme les "lecteurs de la dernière chance" et je considère franchement que vous avez été amplement à la hauteur de la tâche. », nous avait-il livré peu avant la sortie du livre.

26 mars 2026 Lancement officiel des cahiers de la Marge Dantec le 26 mars à l'hôtel de Jarnac (Paris) à l'occasion des 10 ans de Nouvelle Marge.