Maximilien Friche
Après le vernissage d’une exposition personnelle, le Maître se retrouve seul avec le seul tableau invendu et qualifié d’invendable du peintre : la Mendigote qui représente une petite manchote sur fond gris. Le Scribe arrive après le départ des derniers invités et se fait raconter la soirée faite d’un succès commercial et de petites humiliations pour le peintre : les commentaires des uns et des autres, l’interview en portrait chinois par une jeune journaliste... S’en suit une glose commune qu’ils ont déjà eue cent fois sur l’art, la littérature, l’acte créatif. Assis autour des restes de la soirée, les deux amis se mettent à pique-niquer dans la galerie. C’est alors qu’un grand collectionneur d’art que le peintre prend pour un con, appelle pour dire qu’il se porte acquéreur de la Mendigote. Le Maître esquive tandis que le collectionneur insiste lourdement. Le Maître finit par refuser brutalement et propose de racheter ce qu’il appelle "sacrilège" par un auto-autodafé : il veut brûler la Mendigote. Mais il exige du Scribe qu’il brûle également un exemplaire unique de ses écrits : son carnet de notes contenant le brouillon de son futur roman. C’est ainsi qu’il veut pousser son ami dans ses retranchements et faire de lui l’écrivain véritable qu’il peut être.
ISBN : 978-2-491657-12-3
EAN : 9782491657123
Maximilien Friche est un écrivain. Il a publié quatre romans. Il publie dans différentes revues dans le domaine de l’art et de la littérature. Il dirige la revue en ligne Mauvaise Nouvelle. Auto-autodafé est sa première pièce de théâtre publiée.
Extrait
Le Maître. — Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
(En chantant doucement.)
Petit’ mendigote, je sens ta menotte qui cherche ma main.
Je sens ta poitrine et ta taille fine, j’oublie mon chagrin.
Je sens sur ta lèvre une odeur de fièvre
De goss’ mal nourrie.
(Plus grave, en parlant.)
Et sous ta caresse,
Je sens une ivresse qui m’anéantit.
(Il se retourne et fait face au public.)
Ce qu’y faut pas faire pour gagner sa croûte ! Serrer des pinces, faire risette à mémé, flatter le richard. J’aime pas les gens, j’aime pas sourire, j’aime pas faire la conversation.
Attentive : (Prenant une voix de femme.) Oh, mais on dirait une photo ! (Reprenant sa voix.) C’est plus cher qu’une photo !
Fée du logis : (Prenant une voix de femme.) Oh j’adore vos cadres. (Reprenant sa voix). Leroy Merlin.
Curieuse : (Prenant une voix de femme.) Vous mettez combien de temps pour réaliser un tableau ? (Reprenant sa voix et faisant la prostituée sur le trottoir.) Elle veut mon tarif horaire ?
Notre Dame du bon conseil : (Prenant une voix de femme.) Oh mais vous devriez exposer à Paris. Tout se passe à Paris aujourd’hui vous savez... (Reprenant sa voix.) Merci du conseil, j’expose à New-York.
Mamie : (Prenant une voix de femme.) Pourriez-vous me refaire cette toile, mais en plus petit, c’est pour mettre au-dessus de mon canapé... (Reprenant sa voix.) Tout ça dépend de la taille, de la forme, de la couleur, de la marque de votre canapé !
Mais foutez-moi la paix ! Existe-t-il un être au monde qui entende plus de bêtises qu’un tableau ! Quelle épreuve que le contact du regard des hommes ! Quel supplice que d’entendre leur glose ! Mais le galeriste doit être content, on a tout vendu. C’est l’essentiel.
(Vers la Mendigote.) Tout vendu sauf toi, la Mendigote. Te voilà donc rescapée du grand marché de l’art, manchote murée dans ton silence ! Normal puisque tu es incapable de recevoir ce que tu mendies. Le feu vaut mieux que la décoration, tu verras ! (Vers le public.) Il vaut mieux brûler vive qu’orner les murs de ces vulgaires… amateurs d’art ? Bourgeois blanchisseurs de pognon et autres cons infatués à l’idée d’avoir une âme en gésine dans leurs boyaux.
Trop sombre, trop triste, trop lourd, trop figuratif qu’ils disent… (Montrant la Mendigote.) Voici donc le tableau de trop. Je n’allais tout de même pas te solder ! Te condamner au marché de la seconde main, toi qui n’en as qu’une, te livrer à la grande braderie des commissaires-priseurs... En brûlant, tu rachèteras un peu le sacrilège qui eut lieu ce soir.
Peut-être devrais-je brûler avec toi comme l’épouse hindoue, sans doute devrais-je m’immoler avec toi, ô douce enfant, autre moi-même avorté, réceptacle de mes larmes de joie, consolatrice de l’artiste orphelin, veuf et impuissant.
(Le Maître tombe dos à genoux au sol.) Véronique, véritable icône de mes tripes. (Le maître embrasse le tableau.) Le monde est indigne de toi. Même moi. (Il se redresse légèrement.) Mais j’attends une visite. J’attends celui qui fera de tout ce pathétique une tragédie. Ou une farce. C’est la même chose d’ailleurs.