Parce que le verbe peut modifier un etre

Mort au peuple

Mort au peuple

Marc Obregon

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Mort au peuple

Mort au peuple

Plongez tête la première dans le crâne d’un complotiste, éprouvez toutes les raisons de l’être. Le grand remplacement du réel vous conduit de toute façon à la folie, votre avenir est de finir en djihadiste dans une camisole de force. Le vertige ressenti à la lecture de Mort eu peuple de Marc Obregon n’est que l’antichambre de votre perte. Tout le monde finira par se payer votre tête. Vous ne reviendrez pas de ce cauchemar.

ISBN : 978-2-4916570-6-2
EAN : 9782491657062

Vous êtes seul. Vous vivez dans une banlieue grise entre deux bretelles d’autoroute. Vous tenez le monde et l’époque pour de grossières mascarades. Puis une rencontre vous montre la voie. Quelque chose est possible. La vérité est un combat. Il se gagnera au prix de quelques sacrifices, comme embrasser les théories complotistes les plus folles, appartenir à une secte chiite radicale, et envisager le terrorisme à grande échelle comme seul horizon existentiel.

Islamisme, complotisme, obscurantisme technique et mirages de la Démocratie Planétaire : Mort au Peuple prend le pouls de notre époque. Il bat encore. Mais pour combien de temps ?

Marc Obregon

Marc Obregon est écrivain et journaliste. Il collabore à différentes revues dont l’Incorrect et le Bien Commun. Il est l’auteur d’un essai à succès aux éditions Nouvelle Marge, Contre les enfants du millénaire et d’un roman aux éditions du Verbe Haut, L’Orbe.

Extrait 1

Je ne venais jamais à Paris, alors qu’il me suffisait de franchir le périphérique, ce qui prenait moins de dix minutes en bus ou en train. Paris n’était pas pour moi. Elle n’était pas conçue pour mon espèce. Je sentais la ville sourdre contre moi, comme une sorte de pouls malfaisant, je la devinais au loin, une rature qui brouillait le monde, une émanation malsaine qui n’appartenait ni à la Terre ni aux cieux, mais bien à ce règne limbique dans lequel toutes les capitales européennes semblaient s’être endormies — comme d’ignobles iguanes au cœur des frondaisons puantes de la modernité.

Pour la plupart des banlieusards Paris c’était ça, moins qu’une idée, plutôt une impression, une volute lointaine, un mirage capiteux dressé au loin sur les tréteaux du fantasme. Le soir, quand je regagnais mon studio à vélo, je voyais au loin la traînée de cendres du périphérique, des échangeurs à perte de vue où s’engouffraient les berlines. J’imaginais ces immeubles haussmanniens, saisis de courants d’air, dans lesquels dérivaient des banquiers ou des plasticiens aux cœurs aussi sinistres que leurs installations, j’imaginais toutes ces femmes qui venaient cueillir avec leurs ventres piaculaires les fruits déjà blets laissés par leur concupiscence dans la poitrine des hommes. Cette ville n’était plus peuplée d’humains depuis longtemps.

J’avais d’abord vécu dans le quartier de la Grive, un des endroits les plus pauvres d’Arcueil. Je vivais avec ma mère dans une ces barres de HLM construites à la fin des années 60 — les plus laides et les plus vétustes d’entre toutes. L’hiver le froid et l’humidité s’insinuaient partout, des glaives de givre pourfendaient les cages d’escalier et notre petit trois-pièces se transformait en réfrigérateur si l’on ne mettait pas le chauffage à fond — ce qui entraînait des surcoûts pénibles. J’ai changé de quartier bien plus tard, après la mort de Maman, pour un studio pris en charge en partie par les services sociaux. Résidence Lénine : une sorte d’immeuble en imitation marbre, qui puait le vide-ordure d’où que l’on soit, une véritable odeur de cafard mouillé. Je n’osais pas imaginer les légions d’insectes qui grouillaient entre les murs et derrière nos plinthes. La nuit j’aurais juré entendre leurs pattes infimes gratter le salpêtre, bâtissant je ne sais quelle cathédrale de vermine juste derrière mon lit.

Extrait 2

L’esprit des complotistes à cette époque fourmillait de thèses plus ou moins farfelues, de bribes de vérité qui étaient autant de morceaux de codes cassés, de palimpsestes hâtivement recomposés sur des bouquets de rumeurs, des évangiles du vide ânonnés dans les caniveaux du cyberspace par le truchement de nos petites mains torves, crochetées par de trop longues expositions à la tabulation de nos claviers et de nos quotidiens lysergiques. N’importe lequel d’entre nous pouvait se targuer de toucher à tout, puisque tout était lié : alchimie, histoire, géologie, balistique, médecine, cryptozoologie, physique quantique, nous n’étions les spécialistes de rien, mais nos théories englobaient tout dans un seul mouvement œcuménique, et nous regardions avec une condescendance mêlée de pitié les âmes faibles qui osaient encore nous prendre pour des illuminés, alors que nous nous pensions polymathes, prêcheurs et hiérophantes, seuls capables de comprendre et de traduire les altérations chimiques et cosmiques qui secouaient notre Réel de plus en plus pesant, tiré vers le bas par une attraction exponentielle. C’était la vérité qui parlait à travers notre Bouche : tout comme Dieu avait choisi la plus vile des peuplades pour y faire naître celui qui serait à la fois son fils et son héraut, il avait désormais désigné comme légataires de sa parole les laissés-pour-compte, les hikikomoris, les incels et autres éternels célibataires malingres agglutinés comme des mouches sur les vitrines retournées du Réseau, pour y déposer le sel de son infinie Vérité, un substrat du Paraclet dont nous sentions sourdre l’incroyable béance jusqu’à travers les œilletons de nos petits écrans plats encastrés dans nos petits appartements.

Il y avait une racine commune, un paradigme qui nous mettait tous d’accord, c’était celui de la Gnose. Peu importait que nous en ayons perçu les préceptes premiers dans de mauvaises copies de Philip K. Dick, dans des films hollywoodiens boursouflés ou à travers les Évangiles apocryphes eux-mêmes — dont les traductions s’étaient reproduites dans le sillage pyrétique de la Seconde Guerre Mondiale, après que deux paysans irakiens ont retrouvés les fameuses Jarres de la Révélation dans la vallée désertique de Nag Hammadi. Peu nous importait de savoir ce que recelaient exactement ces jarres, ni à quelle obédience il fallait vouer nos Saints, tant les cultes gnostiques étaient nombreux, tant ils avaient proliféré à l’ombre du christianisme canonique : c’était son idée première qui nous séduisait et qui nous aidait à supporter quotidiennement l’abyssale médiocrité de nos vies. Une idée première qui pouvait se résumer ainsi : le monde est une trahison. Pour les gnostiques, la matière même, puis son absurde contamination et son déploiement à travers le vide et le temps, étaient comme des trahisons liminaires de l’être, une première complexion qui s’était avariée avant même de produire les conditions de l’existence. Il serait vain ici de résumer les stupéfiantes théogonies qui présidaient à l’appareil critique des gnostiques, tant elles sont diverses, réparties selon des courants multiples qui répondent tous à des noms poétiques, à la fois ridicules et mystérieux : ophites, simoniens, valentiniens, séthiens, marcionites... Le principal était de savoir que ce monde, ce cosmos dans lequel se déployait absurdement la « voie lactée », comme un éjaculat prisonnier dans le givre d’une matière noire coagulée, n’était qu’une machine accouplée à une prison et fomentée par des Dieux cupides, des éons qui avaient pris la forme de geôliers sinistres et tyranniques.

Ifiq m’en expliqua les grandes lignes au cours d’une soirée d’automne particulièrement venteuse.