Parce que le verbe peut modifier un être

L'homme d'en dessous

29 septembre 2026
L'homme d'en dessous

L'homme d'en dessous

Paul Leroux a tué ses voisins. De sa cellule, il entreprend de raconter comment il en est arrivé là. Mais très vite, le récit déborde. Les souvenirs se contaminent, les visages se brouillent, les certitudes s'effondrent.

Entre la cruauté grotesque de Topor et l'enfermement mental des Carnets du sous-sol, une voix surgit, rageuse, vulnérable, irrésistiblement lucide. Celle d'un homme fracassé qui ausculte sa propre chute autant que les failles d'un monde dont il ne s'est jamais senti faire partie.

À mesure que la vérité semble se rapprocher, le réel se dérobe. Tout devient suspect : les corps, les mémoires, la ville, jusqu'aux faits eux-mêmes. Le portrait vertigineux d'une conscience en ruine.

« Il est salvateur que ce roman métaphysique et carcéral se détache de toute fiction, de toute inventivité. All is true, nous enseigne Baudelaire. Comme elle est ténébreuse et filiale cette confession. » Christophe Esnault

ISBN : 9782491657130
EAN : 9782491657130

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Grégory Rateau Poète indocile vivant à Bucarest, lauréat du Prix Rimbaud en 2024, Grégory Rateau figure dans l'anthologie Seghers de Jean-Yves Reuzeau publiée en 2026. Il publie un premier roman, Noir de soleil, chez Maurice Nadeau en 2020. Avec L’homme d’en dessous, il nous revient avec un texte sans concession, où la poésie finit par tout emporter.

J’ai fait ce travail pendant huit ans : pétrir, fermenter, façonner, enfourner, défourner. Huit longues années à fourailler dans cette farine, à respirer les épices fumées, les mains gluantes de beurre, les avant-bras prêts à lâcher. Et tout cela par pure nécessité, sans la moindre passion, parce qu’il fallait bien trouver quelque chose à faire de mes journées. Je ne possédais pas le moindre don. Le CAP, une formalité. Je m’en suis sorti seul, comme toujours, en traînant ma carcasse d’un endroit à l’autre. Par curiosité, peut-être. Il fallait que j’aille rouler plus loin.

M’adapter, c’est peut-être ça, mon unique talent. Observer mes frères humains, imiter sans en avoir l’air. Pas de prouesses, juste le minimum syndical pour survivre. Ne rien demander, jamais. Me méfier des mains trop vite tendues, des sourires insistants. Toujours aux aguets, ne jamais tourner le dos, comme on me l’a confirmé plus tard, quand j’ai atterri ici.

C’est d’ailleurs en prison que mes réflexes m’ont le mieux servi. Les nouveaux finissaient tous par se faire ouvrir, tôt ou tard, pour avoir négligé ce qui se passait dans leur angle mort. Moi, je ne laissais rien passer. Presque parano. Très vite, j’ai imposé le respect, en commençant par les « intouchables ». C’est comme ça qu’on les appelle, des types d’en haut, discrets, la cinquantaine, jamais seuls, toujours entourés de deux ou trois bleus qui leur servent d’yeux et d’oreilles. Eux ne se mouillaient jamais. Les autres se faisaient sauter pour un téléphone planqué ou une barrette dans le derche ; eux avaient le lit au carré, la chaîne hi-fi, et la stéréo pour leur cracher des airs de liberté.

Je gardais mes distances, tête baissée quand il le fallait, dents serrées quand c’était nécessaire. Je faisais le boulot, ni plus ni moins, sans affect, ordonné comme un petit soldat. Les habitudes, c’est tout ce qui vous sauve, en prison. Une discipline stricte pour ne pas se dissoudre dans le temps. En somme, tout ce que la boulange m’avait appris.

L’avantage du métier, c’est qu’à trois heures du matin, les Parisiens dormaient encore, englués dans leurs rêves de gloriole. Les rues étaient presque vides. Je traversais la cité sans obstacle, sauf parfois quelques chats pourchassant des rats, quand ce n’était pas l’inverse. J’ai une peur panique de ces bestioles.

Dans les rues jonchaient aussi des ombres clochardisées, trop lentes, trop effacées pour qu’on les distingue. Je marchais parfois dessus. Leurs corps, mitraillés par les saisons, semblaient insensibles, aucune réaction. Rien de grave, mais je me traînais ensuite leur odeur de mort. J’avais beau frotter ma peau jusqu’à m’en faire un tas d’épluchures, rien n’y faisait, la mort tenait bon.

Arrivé à la boulangerie, je préparais ma pâtée. Je réveillais chaque tendon avec la vigueur du condamné. Je balançais tout en vrac dans le four, ce qui irait engraisser les ventres malades de la cité. La même routine, jour après jour, jusqu’à fermenter sur place avec le reste. Bonne pâte, m’incorporer à l’appareil.

Je déteste encore aujourd’hui les pâtisseries. Quant aux baguettes, inutile d’en parler, je les préparais en parfait automate. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer où elles allaient finir. Le bruit des estomacs pressés, de ces digestions contre nature, secouées par les actualités du jour et par la libération honteuse qui suivait. J’étais le premier maillon de la chaîne… et le dernier.

Écœuré par le rituel de mes semblables, je ne mangeais presque plus depuis longtemps. Ou alors machinalement, juste assez pour que la machine arrête de gronder. Mon corps dépérissait à vue d’œil, mais je m’en moquais, comme je m’en moque encore aujourd’hui. Nourrie à heures fixes, asséchée, ridée, blanchie à la chaux des villes polluées, voilà ce à quoi ma carcasse de quarante-trois ans devait ressembler, vue de l’extérieur. Elle ne me servait qu’à une chose : mieux éprouver cette souffrance d’être, d’exister.

Il m’arrivait de passer mon doigt mentalement sur chaque organe, chaque muscle, pour me convaincre que tout cela était bien réel. Que le cauchemar continuait, que j’étais encore là, en position d’en redessiner les contours, d’aplanir les excroissances, d’ouvrir mes entrailles pour enfin rencontrer mon moi véritable. La curiosité était authentique. Je me demandais si, avec un scalpel bien placé, le moins douloureux possible, on ne m’accorderait pas une libération passagère, un éclat de lumière et un peu de silence.