Parce que le verbe peut modifier un être

Ceux qui voudraient fuir

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Ceux qui voudraient fuir

Ceux qui voudraient fuir

Médecin légiste, Gabriel vit entouré de la mort. Incapable de faire corps avec le monde, insensible à tout ce qui existe autour de lui, il rencontre Marion, une jeune étudiante en cinéma qui part à la dérive. Ensemble, ils vont errer dans une ville peuplée de fantômes. Mais quand on se sent perdu, est-il encore possible de fuir ?

ISBN : 978-2-491657017
EAN : 9782491657017

« Il lui semblait que l’aube lui était douce autrefois. Elle ne symbolisait pas juste le retour du soleil, mais une faveur de Dieu. Cependant, cela faisait bien longtemps que l’aube pour lui n’était plus séparable de l’odeur de javel et du formol vaporisé au moment de la désinfection des corps. L’aube, les rayons blancs des salles pleines de morts, et ces cadavres étiquetés qu’on faisait glisser dans de longs casiers, ces étrangers qui auraient pu être ses frères et s’éloignaient de lui sans retour : c’était son univers depuis plusieurs années. Un univers que bien peu lui enviaient.

Chaque cadavre a ceci de curieux qu’il nous semble voir à travers lui le dernier homme. Le « faire parler », c’est se projeter hors du temps. Vivre dans le sentiment absurde de la fin. On croit sonder au scalpel une bête morte : on contemple un monde ensablé, bientôt couvert d’un linceul. »

Julien Teyssandier

Musicien classique de formation, Julien Teyssandier se consacre depuis plusieurs années désormais à l’écriture. Après avoir publié deux essais sur l’art (le premier consacré au compositeur estonien Arvo Pärt, le second au peintre Odilon Redon), ainsi qu’un texte de prose poétique baptisé Métamorphose, il s’est lancé dans l’écriture de romans. Ceux qui voudraient fuir est son premier roman publié.

Julien Teyssandier est lauréat du Prix Pelléas 2017 aux Deux Magots pour son ouvrage "Arvo Pärt" paru aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Extrait 1

Il se demandait ce qu’une femme comme Ana pouvait bien lui trouver. Ou plutôt, il ne comprenait pas qu’elle ait réussi à garder un semblant d’affection pour lui, en dépit de tout ce qu’ils n’avaient pas vécu ensemble. Elle aimait fréquenter le monde (en particulier le beau linge), et lui était solitaire ; elle continuait malgré tout à le voir régulièrement, comme s’il y avait chez lui une chose dont elle ne pouvait pas se passer. Le surprenait également sa grande prudence, qui venait sans doute contrarier son désir. Ana ne s’était jamais permise de débarquer dans son studio à l’improviste, alors même qu’elle était habituée, pensait-il, à vivre dans un monde où rien ne doit être justifié, où tout peut être fait sous le signe de la fantaisie. C’était son intuition depuis qu’il l’avait rencontrée au vernissage d’un ami qu’ils avaient en commun, dans une petite galerie de Saint-Germain-des-Prés où il s’était rendu à reculons, parce qu’il n’aimait pas, en dehors de l’Institut médico-légal, les endroits dans lesquels chaque chose a sa place dévolue. Qu’est-ce qu’une galerie d’art ? Une morgue pour les tableaux.

Ana lui avait souri, et il avait senti qu’il n’y avait pas de politesse ni d’ironie dans ce sourire. Il était allé vers elle pour ce sourire mais aussi parce que c’était un moyen d’échapper à la foule en se focalisant sur un visage précis. Les invités se multipliaient comme des fenêtres pop-up au lancement d’un ordinateur affecté par un virus. Le sentiment d’être dans un lieu « culturel » les grisait et les faisait tourbillonner sous les lumières artificielles de la galerie comme des nuisibles. Gabriel n’avait jamais aimé la foule. Ou seulement à dose homéopathique. Il préférait rester seul, dans son havre de sommeil et d’oubli.

Extrait 2

Il avait pris l’habitude de se balader seul dans la ville. Il aurait pu, comme souvent, se rendre près de la Seine, regarder passer les péniches, traîner des pieds sur les quais ; mais cette fois-ci il voulait aller sur les hauteurs, se rapprocher d’un certain ciel. Le Sacré-Cœur était un bon spot pour regarder le soleil tomber. Il y avait une légère brume qui planait au-dessus des rues. Gabriel se sentait un peu étranger à tout ça. Il n’était d’aucun lieu, d’aucune ville. Il n’avait personne à renier, était incapable de prendre ce qu’il désirait. Rien ne l’avait marqué, aucune colline, aucune forêt, aucun immeuble dans les banlieues lointaines, rien sinon les morts qu’il s’était échiné à faire parler dans les salles d’autopsie de l’Institut. Sa mémoire était une boîte noire qui enfermait des images pour mieux les effacer, là où d’autres les capturent pour ne jamais cesser de les faire apparaître. Les marches du Sacré-Cœur étaient plutôt clairsemées. Sans doute en raison du froid intense. Il devait faire -5 °C. Et Gabriel n’imaginait toujours pas mettre ses pas dans des traces anciennes. Qu’importe ce que nous avons été et les fantômes que nous continuons de porter en nous, nos visages finissent tous par se confondre avec la nuit.

Extrait 3

– Ça me fait plaisir d’être là, avec toi.

Le ciel n’en finissait plus de s’éclairer. Marion ne répondit rien. Elle ne voulait pas trahir ses sentiments, et les aveux de ce genre l’avaient toujours gênée. Elle se méfiait des compliments, surtout quand ils lui étaient adressés. Elle était persuadée que la personne en face d’elle n’était pas sincère et cherchait à profiter de son caractère vulnérable pour la manipuler. Alors elle se réfugiait dans une certaine froideur, qui se confondait parfois avec du cynisme.

Si la vie était enfin parvenue à se justifier à ses yeux, la mélancolie faisait son grand retour, seconde après seconde, de façon quasi imperceptible. Marion se rendait compte qu’elle n’avait pas vraiment vécu sa jeunesse : ne lui restaient en tête que des soirées remplies de MDMA et de weed, des promesses qui s’étaient révélées être des mensonges, des raisons perdues. Elle aurait voulu aimer ce qui était là, devant elle, sans réserve : les façades donnant sur le fleuve, les rayures blanches de la Seine, les quais noyés sous le soleil et même les flots nauséeux de pigeons. Voir quelque chose d’intense derrière toute cette banalité. Mais elle n’y arrivait pas. Et la présence de Gabriel à ses côtés, si elle la rassurait un peu, n’était pas assez positivement marquée pour que Marion fît preuve d’une velléité nouvelle. Elle se bornait à cette errance qui les menait d’un endroit à l’autre de la ville, en pleine amorce de l’hiver.